Le peintre

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Au commencement

Il y a des couleurs qui explosent dans la pièce. Rien ne bouge, tout se meurt ici, dans la couleur. Les objets se perdent dans la faible clarté du soir. Je suis quelque part dans un coin de mes rêves. Tout est le reflet du peintre et tout est le mien. Je prends peur, peur car je réalise à mon tour que je fais partie d’un monde que l’on m’a appris à détester, celui des artistes. Et je dois lui appartenir, je le sens m’aspirer dans sa ronde infinie. Alors je m’exclue. Et un œil me regarde. Un œil de verre posé en décoration sur une table me juge parce qu’il m’a percé à jour. Juste une pupille noire pour me faire douter de mon choix de rester. Je détourne le regard que je pose sur l’artiste. Franz est entré dans la lumière.

Les objets désordonnés de sa chambre s’animent avec les flammes des bougies… des pierres, des pièces de monnaies, des médailles, des osselets, des fleurs fanées introduisent l’univers perdu du XXème siècle. Chaque détail exposé dans le chaos de la pièce me ramène irréductiblement vers le bordel de ma tête. Soudain je me souviens de ce qui m’a porté jusqu’au creux des reins de Berlin, la fuite. Et dans ce huit clos, je veux cesser de fuir. Parce que la beauté s’est réfugiée ici. Quand il peint, il fait apparaitre des visages, des mains, des sentiments sur le blanc d’une toile. C’est une guerre des aquarelles. C’est la déchirure du masculin et du féminin qui s’évanouit dans ces miroirs opaques, couloir de son esprit. Il y glisse une touche de divin, il y laisse entrer la mort. Ne voyez là rien de dramatique, seulement la vie qui s’échoue dans ses dessins. Les doigts de Franz sont l’histoire qui reprend. Je ne sais pas si vous sentez cette odeur qui annonce l’irréel, un genre de paradis qui me rappelle que moi aussi j’écris.

Si sur ses premiers tableaux, le masculin et le féminin s’affrontent sans éclats de sang et de cris, presque de façon imperceptible, la tension de ces deux univers créent malgré tout un conflit des formes et des matières. On peut y voir un champ de bataille, une destruction naturelle de cet autre qui nous abandonne. Le tableau semble tomber de lui-même dans ce néant inspiré et débordé. Il y a énormément d’éléments qui sont les secrets d’une âme qui se déverse sur la toile. Les expressions des visages sont rompues. Franz barre les yeux et les lèvres pour qu’aucuns sentiments ne transparaissent. Les couleurs qui déclinent toutes les gammes d’une palette sont les seules émotions données. Les formes humaines sont statufiées.

Et puis une autre peinture nait, un premier brouillon où les formes commencent à être restructurées. Tout semble incertain et déconcerté. La confusion devient la couleur de base.

Enfin, apparait alors la dernière fresque de l’artiste. Deux enfants se partagent un bout d’innocence, attachés l’un à l’autre entre le vivant et l’éternel, entre aujourd’hui et plus tard. Le décor au ton pastel d’une aurore qui s’éveille ressemble à un rêve. Le petit garçon tient dans les mains un lapin, un morceau de douceur que la jeune fille caresse. L’animal serait-il une allégorie de l’Allemagne qui nous unirait ? Mais le dessin n’aurait pas toute sa force sans la menace de la France. La France pourrait être alors ces deux hameçons énormes, dont l’un harponne fermement la jeune fille, comme si malgré elle, elle devenait prisonnière de cette force séparatrice. Le petit garçon tient l’autre hameçon, comme pour montrer qu’il sait que cette menace existe et qu’elle peut les séparer. Il tient cet hameçon comme s’il s’accrochait lui-aussi à cette idée de la France, subir le même sort que celle qui partage l’espace avec lui. Mais ces deux enfants sont dans cette incertitude. Il se peut que les deux frayeurs n’activent jamais l’écartèlement. Et ces couleurs si pastelles qui se sont enfuient des songes rendent l’atmosphère autant douce que contrariée… doit-on toujours se réveiller ?

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