Le cerisier de Warschauer

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Le cerisier de Warschauer

Il y a un cerisier à Waschauer qui a dû en voir passer du monde. Des punks étaient assis sur ses racines avec des chiens autours.

Je passais sous le pont de Warschauer. Le matin des odeurs de pisse sentant le vieux sexe, la chatte pas lavée, le sperme ranci, trainaient entre nous. Ca me donnait des spasmes, des envies de gerber, de rendre le café intact. Je traversais les effluves, les scandales. Aujourd’hui un shooting photo attendait que les passants du dernier métro passe, tournant soigneusement le dos aux punks.

Ils étaient debout de plus en plus tôt avec leur bocal en plastique saturé de couleur. Dès 8h du mat’ ils bossaient, chose étrange quand on se dit punk. A 8h personne ne voulait donner. On leur payait la douane le soir. Il y en avait deux debout, la gueule en biais, à bafouiller « une tite pièce ». Ils imitaient Hitler pour un type à moustache qui était passé en les ignorants. La règle était claire, ne pas faire chier les travailleurs à ces heure-là. Deux ou trois autres punks dormaient dans des sacs de couchage au milieu de l’odeur organique. Parmi eux une femme. Autour d’eux un tas de bouteilles de bières vides. Les deux punks avec une coupe à la iroquoise montraient leurs dents jaunis par la rue. Les chiens erraient sous le pont.

  • Connard de capitaliste, va travailler, va !
  • Une tite pièce pour de la weed.
  • T’aurais pas un mouchoir ?
  • Hey tu me donnes ton café ?
  • Merci Madame.

Une fois ils m’ont demandé mon numéro, je n’ai pas compris jusqu’au moment où le punk a ajouté « hey t’es mignonne ». Plus de doute sur la nature de l’entretien.

Le soir sous le pont on repassait entre les punks qui au fur et à mesure des semaines s’étendaient, ne laissant plus qu’une mince rigole pour nous laisser traverser. Et comme personne ne voulait se retrouver à attendre pour se faire racketter une petite pièce ou un mouchoir, chacun se précipitait dans le passage comme s’il eut s’agit de sauver son propre corps. Ne pas répondre à ces antis, ceux qu’ils insultaient les travailleurs, ces gros cons de capitalistes. On en souffrait tout autant. On se détestait mutuellement, c’était de bonne guerre ; eux les faignants, nous les esclaves. Après avoir réussi à passer au travers des milliards de couleurs, de vieux chiffons, du caddy pleins de bières, des corps capitonnés à la sueur, les gens ralentissaient le pas. On avait quelques mètres de libres. Un musicien, il y avait toujours un musicien ensuite. Tout dépendait du type mais ils pensaient tous, à quelques encablure d’Universal Musique situé de l’autre côté du pont, qu’ils se verraient proposer un contrat.

Il y avait le guitariste, son micro monté sur une barre, un costume de minet, la sacoche de sa guitare au sol avec une dizaine de CD à vendre. Sa voix était pure, haute, jamais indécente comme les paroles qu’ils murmuraient. Des cheveux mi- longs lui barraient les yeux presque toujours mi-clos. Il vivait sa passion, il en bavait des sentiments. Il accentuait les ah et les oh. Il reprenait des titres américains très love. Ils ne faisaient pas ça pour les filles qui traversaient le fleuve, il cherchait le succès, la scène. Il touchait les allocations chômage, il n’était pas pressé de se mettre au boulot. C’était l’artiste, pas de plan B. Un jour il atterrirait dans the voice of germany ou la nouvelle star. Et puis il réapparaitrait sous le pont de Warschauer.

L’autre musicien était un hippie assis directement sur la crasse du béton. Il jouait des instruments improbables venus d’Inde ou du Dakar, il ne chantait pas. Il tapait sur des trucs pour créer une résonnance psychédélique. Il soufflait dans des machins. Il voulait changer notre vision du monde en harmonisant nos chakras, qu’on se les ouvre, qu’on se les échange, qu’on devienne ivre d’amour les uns pour les autres.

Un mètre plus loin c’était les africains et les martiniquais qui squattaient un pilier. Ils faisaient un commentaire sur toutes les filles « canon, mignonne, poupée ». Ils n’auraient rien engagé, quand je les voyais ils m’appelaient chéri, on s’envoyait des baisers ou des clins d’œil, ou des sourires et ils m’avaient oublié. Ils devaient s’occuper coincés derrières leur piliers en métal. Ils vendaient de l’herbe ou même autre chose. Mais ça sentait surtout l’herbe. En face, un autre africain vendait des babioles, des bangs, des bracelets, des boucles d’oreilles, des animaux en fil de fer.

Plus loin encore, un vendeur de T-shirt de sa propre collection. Il ressemblait à un punk mais le fait qu’il cherche à se faire honnêtement de l’argent le séparait instantanément de l’autre groupe. Quand je dis honnêtement je ne parlais pas de la marchandise. Je ne savais pas ce qu’il avait foutu avec les T-Shirt, si la crasse tenait au lavage par exemple. Ils étaient comme de vieux chiffons artificiellement rendus dégueulasse. Il y avait tamponné des McDonald’s et autre compagnies bien connues. Contre toutes espérance le vendeur avait du succès parmi les couples de touristes entre 40 et 50 ans qui retrouvaient dans ses vêtements l’âme-même de Berlin.

Venant du feu, des jeunes gens bière au poing se dirigeaient d’un pas sûr vers les Blacks. C’était là que la soirée commençait vraiment, avant de s’engouffrer dans l’une de ces boîtes sombres avec une musique dégénérée. Ils allaient se faire accoster par « ça va ! ». Nom de code pour tu veux de la came. Si tu répondais ça va et que tu t’arrêtais, c’est que tu étais acheteur.

Parfois les flics passaient et nettoyaient « la racaille ». Les dealers s’étaient déjà tirés. Ils sont organisés en bande et dans la bande, il y a les vendeurs et les hiboux, ceux qui rôdent autour et préviennent les autres. Le plus dur ce sont les punks à chiens. Ils ont mis tellement le foutoir qu’il faut des heures pour les dégager. Des caddies, des chaussures, des tapis de yoga, des trucs indéfinissables, des bières et des corps qui ne veulent pas décarrer. Le nettoyage se passe au début du printemps. Mais on a beau nettoyer Warschauer, ça ne dure qu’un temps. Tout revient, lentement.

Une fois il y a même eu un type, un berlinois, T-shirt avec une feuille de Marie Juana, paffant sa weed, qui faisait des dons de joints. Il devait y en avoir une vingtaine collés à un trac pour la légalisation de l’herbe. Personne ne s’intéressait à lui pourtant.

Le pont était infernal. Au-dessus, il y avait les rames de la ligne 1, la gare était jolie, ressuscitée d’un autre siècle. Et elle était la nuit l’un des endroits les plus glauques de Berlin. Prostituées, drogués et dealers, bourrés, on ne s’y aventurait pas trop une fois le ciel tombé. De jour ça avait son charme. Elle cohabitait cette petite gare avec des buildings et un écran géant, et des pancartes accrochées à des planches de bois, des concerts en tout genre faisait leur apparition. Ca paraissait surdimensionné. Le long des rails, sur le trottoir, entre deux plaques de béton, le cerisier fleurissait. La grande pagaille, il connaissait. L’arbre enjoliveur, celui qui résistait. Il en avait vu passer des touristes égarés qui cherchaient le mur, enfin ses ruines, des grouillots, des mômes, des étrangers, des petits squatteurs, des artistes, des petits chefs, des groupes d’étudiants, des sans-abri, des sans amours. Il était planté là, au milieu de cette jungle, de ce Gotham City et il en pleurait des fleurs immaculées.

« Et Casanova nova n’osait pas ».

Extrait du roman « Casanova California »

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