La dernière communiste de Saxe

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Une histoire de la RDA

Elle me ressert du vin, elle me présente du saucisson Aoste de France. C’était la semaine francaise à Liddle. Elle a raflé le stock.

Elle a lu Sartres, elle est montée sur la Tour Eiffel et elle a fait l’amour dans son hôtel de Paris.

La dernière communiste de Saxe n’a pas sa langue dans sa poche. Elle s’appelle Sylvie. Portrait.

Toute première fois

Le mur est tombé il y a 27 ans. Personne ne s’y attendait. Ça s’est fait dans la nuit, et après l’agitation et les pleurs du petit matin, il y avait une ouverture, une écorchure dans le mur, une cicatrice sur la carte. Mes parents me racontaient la chute de ce pan de béton qu’ils avaient suivi à la télé. Ma mère était enceinte. Mon père était ravi. Mes professeurs nous ont fait apprendre la date de la réconciliation des deux Allemagnes. C’était un truc qui appartenait aux livres d’Histoires, à la fois si loin dans le temps et de façon géographique. On disait Leipzig mais on revenait toujours à Berlin.

Et puis j’ai atterri en Allemagne, dans le Sud d’abord. J’ai rejoint le Nord ensuite. J’ai rencontré l’amour qui m’a lâché un jour « je vais te présenter mes parents ». Nous voilà en route dans une fiat direction la Saxe-Anhalt. Un panneau sur l’autoroute nous signale que nous sommes dans la région des lèves-tôts (Früh Aufsteher) en dessous du panneau « Bienvenue en Saxe Anhalt ».

 

Ma belle-mère a la soixantaine. Elle est belle avec ses cheveux noirs de geai et ses yeux extrêmement bleus. Elle est petite et souriante. Elle me serre la main, c’est de coutume en Allemagne, le rouge lui monte au front. Elle aime la France, donc elle m’aime déjà.

Elle me fait faire le tour de la maison, une grande baraque à trois étages, en insistant sur les nombreuses Tour Eiffel et autres œuvres Art Déco ; des stickers, des articles de journaux, une carte de Paris affichée dans la cuisine ; qui envahissent les murs. Elle me reparle de la Tour Eiffel et qu’elle avait demandé à mon beau-père de lui faire l’amour. « A Paris on baise » dit-on. C’était avant de grimper sur la Tour d’ailleurs.

Les dessous de la chose

C’est au fur et à mesure des années et des bouteilles de vin, que je comprends que l’Est n’est pas tombé. Une chose invisible reste en place, lutte contre l’invasion capitalistique de ce monde. Les Ossies (gens de l’Est) causent des Wessies (gens de l’Ouest). Ces noms sont mignons, pourtant ils sont imprégnés de mauvais sentiments.

 

Les Wessies ne supportent pas les Ossies et l’inverse aussi. Elle me raconte la RDA. Ce dont elle parle n’a rien à voir avec la Stasi, la dictature, le manque, le serrage de ceinture. Elle me parle d’une époque, celle de ses 20 ans. C’est peut-être avant tout sa jeunesse qu’elle regrette. Pourtant elle évoque ses trois mariages et ce pasteur qui avait une bite énorme, dont ont hérité ses nombreux enfants. C’est lui qui a baptisé son fils un soir de beuverie. « De la religion en RDA ? ». Bien sûr qu’elle me répond. On ne manquait de rien. On était bien plus libre qu’aujourd’hui, les femmes surtout. « On se mariait facilement et on divorcait en toute simplicité. Quand on trompait son conjoint, ce n’était pas mal vu. Tant qu’on trouvait un compromis un jour. »

Les usines désertes s’éreintent. Bientôt ce seront des ruines si personne ne vient les racommoder. Parfois on les transforme, on les rhabille en centre commercial.

Elle se ressert du vin et te demande ce que tu en penses. Tu n’en sais rien, tu es francais mais pas connaisseur. Elle te cause de l’égalité hommes-femmes, surtout de la place des femmes. Et tu te prends à regretter un temps que tu n’as pas connu. Pourtant tu as l’impression d’en connaître le goût…

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